Fabien Puginier est un artiste qui aime la matière. Le bois par-dessus tout.

Curieux, touche à tout, il la transforme au gré de ses envies avec une facilité déconcertante.

 

Je le retrouve dans son atelier affairé, en train de poncer une tôle métallique. Nous y reviendrons. Sa maison showroom est située au cœur du Gers, à l’orée d’une forêt de peupliers où il vit avec Faustine.

Son regard compte, l’entoure, l’inspire, le charme et je ne peux m’empêcher en la rencontrant de me souvenir des vers d’Aragon « Les yeux d’Elsa » :  

 Tes yeux sont si profonds qu’en me penchant pour boire
J’ai vu tous les soleils y venir se mirer
S’y jeter à mourir tous les désespérés
Tes yeux sont si profonds que j’y perds la mémoire

À l’ombre des oiseaux c’est l’océan troublé
Puis le beau temps soudain se lève et tes yeux changent
L’été taille la nue au tablier des anges
Le ciel n’est jamais bleu comme il l’est sur les blés…*

On devine le dialogue créatif, on comprend le bleu profond de ce stuc ciré dans la cuisine ou le bleu Klein de ce dytique dans l’entrée avec une faille béante qui les relie. Et je commence à deviner l’importance de l’angle, du point de vue et de la distance focale dans son travail.

 

Ne vous fiez pas à l’apparente simplicité des choses, ici tout est délicatesse, finesse. Beauté.

Cette sculpture anneau en bois brûlé qui trône sur la table, défit l’apesanteur et le temps. Il l’évide pour que l’on regarde mieux à travers. On regarde l’espace tout simplement. Cette technique ancestrale du bois brûlé vient du japon et permet de le rendre presque éternel…

Les essences choisies dans son œuvre en disent long, leurs strates cartographient le temps qui passe, l’alternance des saisons. Il joue en trois dimensions, multiplie les points de vue : on regarde celle ci-par en-dessous pour mieux saisir l’épaisseur du temps, leurs veines. On n’est pas dans un art du plat, les années se dessinent en rondeur, en courbes, leurs veines ressortent, le passé remonte comme les précieux souvenirs de ses ancêtres qui fabriquaient des couteaux ou réparaient des machines. On y perçoit l’influences de ses pères spirituels qu’ils soient réels comme le sculpteur Thierry Martenon du massif de la chartreuse ou d’autres chimériques rencontrés dans les contrées lointaines, tribales au son d’horogai. Il joue avec les lignes, comme avec cette étagère en bois avec différentes strates, sorte d’encéphalogramme épuré.

 

Là, je regarde cette sculpture de face, comme une proue de bateau qui s’avance et flotte massive dans l’air. Elle est située au-dessus d’un lit métallique suspendu. Tiens-donc, on s’amuse par ici des pleins et des vides et de nous.

Fabien Puginier fait fi de comment on l’appelle : designer, artisan, artiste. C’est un débat d’un autre temps. C’est un créateur, un artiste total, inclassable et c’est tant mieux. Il crée sans cesse : des sculptures, mais aussi du mobilier (tables, chaises), lampes, couteaux tant qu’il y a de la matière cela l’intéresse : métal, bois, cuir, céramique, stuc, verre… Il nous amène à regarder la beauté de cette ronce de noyer, la teinte minérale de cet autre bois obtenue par séchage sous vide qui ornera bientôt un manche de couteau. C’est d’ailleurs la nouvelle voie que Fabien Puginier emprunte aujourd’hui pour exprimer sa passion des belles matières : il sculpte des manches de couteaux, tatoue leurs lames. Arme, objet d’ornement, lame des samouraïs ou de celle du sabre tranchant d’ÒUma Thurman au regard perçant dans Kill Bill… c’est un peu tout ça. Mais c’est aussi le couteau affectif, signature, celui que nos grands-pères gardaient toute leur vie au fond de leurs poches percées, celui qui arbore les signes d’appartenance de sa nouvelle tribu créative FB. Couteaux qui seront bientôt fièrement exposés sur une tôle métallique ronde patinée par le temps, tailladée. On y revient : la boucle est bouclée.

 

Les essences choisies dans son œuvre en disent long, leurs strates cartographient le temps qui passe, l’alternance des saisons. Il joue en trois dimensions, multiplie les points de vue : on regarde celle ci-par en-dessous pour mieux saisir l’épaisseur du temps, leurs veines. On n’est pas dans un art du plat, les années se dessinent en rondeur, en courbes, leurs veines ressortent, le passé remonte comme les précieux souvenirs de ses ancêtres qui fabriquaient des couteaux ou réparaient des machines. On y perçoit l’influences de ses pères spirituels qu’ils soient réels comme le sculpteur Thierry Martenon du massif de la chartreuse ou d’autres chimériques rencontrés dans les contrées lointaines, tribales au son d’horogai. Il joue avec les lignes, comme avec cette étagère en bois avec différentes strates, sorte d’encéphalogramme épuré.

Sandrine Teste

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*Les yeux d’Elsa (1942)

Tes yeux sont si profonds qu’en me penchant pour boire
J’ai vu tous les soleils y venir se mirer
S’y jeter à mourir tous les désespérés
Tes yeux sont si profonds que j’y perds la mémoire

À l’ombre des oiseaux c’est l’océan troublé
Puis le beau temps soudain se lève et tes yeux changent
L’été taille la nue au tablier des anges
Le ciel n’est jamais bleu comme il l’est sur les blés

Les vents chassent en vain les chagrins de l’azur
Tes yeux plus clairs que lui lorsqu’une larme y luit
Tes yeux rendent jaloux le ciel d’après la pluie
Le verre n’est jamais si bleu qu’à sa brisure

Mère des Sept douleurs ô lumière mouillée
Sept glaives ont percé le prisme des couleurs
Le jour est plus poignant qui point entre les pleurs
L’iris troué de noir plus bleu d’être endeuillé

Tes yeux dans le malheur ouvrent la double brèche
Par où se reproduit le miracle des Rois
Lorsque le coeur battant ils virent tous les trois
Le manteau de Marie accroché dans la crèche

Une bouche suffit au mois de Mai des mots
Pour toutes les chansons et pour tous les hélas
Trop peu d’un firmament pour des millions d’astres
Il leur fallait tes yeux et leurs secrets gémeaux

L’enfant accaparé par les belles images
Écarquille les siens moins démesurément
Quand tu fais les grands yeux je ne sais si tu mens
On dirait que l’averse ouvre des fleurs sauvages

Cachent-ils des éclairs dans cette lavande où
Des insectes défont leurs amours violentes
Je suis pris au filet des étoiles filantes
Comme un marin qui meurt en mer en plein mois d’août

J’ai retiré ce radium de la pechblende
Et j’ai brûlé mes doigts à ce feu défendu
Ô paradis cent fois retrouvé reperdu
Tes yeux sont mon Pérou ma Golconde mes Indes

Il advint qu’un beau soir l’univers se brisa
Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent
Moi je voyais briller au-dessus de la mer
Les yeux d’Elsa les yeux d’Elsa les yeux d’Elsa.

Louis Aragon.